#Incel #féminisme #polqc
Bon, je vais essayer de résumer ma pensée. Notez que j'ai lu le manifeste du tireur de Côte-des-Neiges en entier, écouté à peu près tous les podcasts, reportages, et lu tout ce que j'ai pu trouver sur le sujet depuis. J'écris pas ça à chaud.
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Le féminisme libéral vaut spécifiquement pas dla marde quand vient le temps de traiter avec les incels, parce qu'il leur dit grossièrement la même affaire que ce que leur disent les mascus tendance «mâles alphas». En substance: il faudrait juste qu'ils changent d'attitude et se «prennent en main».
Dans les derniers jours, j'ai sans arrêt assisté à du shaming de mode de vie, basé sur le gaming. Les incels vivraient dans Call of Duty, la vie c'est comme un jeu vidéo pour eux, blablabla.
C'était comme ça avant l'attentat aussi. J'ai entendu à plusieurs reprises des féministes libérales/aux dire que ça avait ben du bon sens que les coachs mascus aident des jeunes hommes à faire du sport en fait. D'autres disaient que Jordan Peterson avait eu un effet positif, avec son livre où il disait de ranger sa chambre.
Lire ça m'a complètement horrifié-e mais pas étonné-e. Le féminisme libéral vise à normer l'accès à des structures basées sur la méritocratie (capitaliste, dans ce cas-ci), et non à offrir la même considération à tout le monde. Ça reste, avant tout, le classique «si tu fais des efforts, si tu développes ta confiance en soi, tu seras récompensé-e».
Le féminisme libéral s'accomode donc très bien d'une forme plus «méritocratique» de masculinisme. C'est pas pour rien qu'il met de l'avant des «formes alternatives de masculinité», des «modèles de masculinité non-toxique» et ce genre de niaiseries. En terme de niaiseries, PoetryPanacée, sur Instagram/Tiktok, suggérait de remplacer «masculinité toxique» par «masculinité incomplète», le concept le plus dangereux que j'ai vu quelqu'un coiner depuis pas mal longtemps.
Comme si le problème des hommes c'était que leur masculinité est pas «développée» à son plein potentiel, et que c'est pour ça qu'ils tuent du monde. Des «vrais hommes» ça tue pas l'monde, hein.
La réponse libérale à
#AgressionNonDénoncée, en 2014, ce fut la mise en oeuvre du *féminisme carcéral*, et ça s'est renforcé dans les dernières années, de sorte que ce courant est devenu hégémonique.
Ce modèle-là ne vise pas à supplanter les hommes dominants, mais à diminuer sensiblement leurs abus les plus graves - c'est-à-dire les punir de manière à écarter définitivement les pommes pourrites - et parallèlement à ouvrir les boys clubs aux femmes, de sorte qu'elles aient également accès au statut de dominante. C'est une conquête sans destruction.
Le public visé par les communautés incels vit des problèmes qui leur rend le féminisme libéral complètement indigeste. (Là je parle pas des gars qui sont déjà très creux dans l'incellitude, ou qui sont des idéologues du courant. Je parle des gars qui sont à risque de basculer.)
Ces gars-là ont généralement pas réussi financièrement ni socialement. Leur présenter des modèles fictifs comme Aragorn (sans joke, ça a été la suggestion de Farnell Morisset vlà quelques jours), ou donner la parole à des hommes riches et célèbres pour qu'ils les envoient chier, c'est la pire approche.
Les hommes sont surreprésentés dans la culture populaire et dans l'actualité. Les modèles d'hommes qui ont réussi sont partout, c'est pas ça qui manque. Les incels ont leurs propres modèles d'ailleurs: incluant Marc Lépine.
C'est pas un problème de pénurie de modèles, ni un problème de se faire parler dans le casse.
Le féminisme queer, ou d'inspiration queer, ou radical (mais pas TERF & SWERF) va beaucoup plus en profondeur. Dans les années 2015-2018, un de ses objectifs c'était la construction d'une «culture du consentement» et une «culture du care». C'était la réponse radicale à
#AgressionNonDénoncée, suivant une bonne année de cafouillage.
L'objectif n'est pas de stresser les hommes hétéros avec la peur d'être dénoncé, mais d'améliorer l'écoute, et de fluidifier les relations. Ultimement, ça aurait pour effet (entre autres) de transformer un «rejet» en un simple «non», plus facile à transmettre, et plus facile à accepter. Ça vise pas le développement de la confiance en soi, mais la sécurisation.
Le féminisme queer ou d'inspiration queer a aussi travaillé fort sur la valorisation de la diversité des corps, dans les années suivantes. C'était pas juste une question de rendre normativement sexy des corps légèrement ronds dont on «prend soin», mais de représenter tout le monde, le monde vrai, ordinaire, avec des poils, des scolioses, de la chair qui dépasse de manière pas symétrique.
Des corps, surtout, anonymes. Pas celui de telle personnalité publique de winner qui se dévoile pour la première fois dans le magazine Clin-d'oeil.
Le féminisme queer/radical ou d'inspiration queer a plus fortement tendance - pas assez à mon goût toutefois - à décentrer les leaders au profit des marges, ou au profit du monde ordinaire.
Or, les incels, à tort ou à raison, s'identifient aux perdant-e-s et aux anonymes, tant sur le plan social que biologique. C'est donc les anonymes qui doivent s'adresser à eux.
La seule chose qui rende le féminisme queer/radical indigeste aux incels, c'est que les incels sont largement des ultraconservateurs. Mais ils n'ont aucun intérêt réel au maintien du patriarcat, contrairement aux mascus du type «mâles alphas». La monogamie traditionnelle défendue par le tireur de Côte-des-Neiges est d'ailleurs un des trucs qui nuit le plus au public visé par l'idéologie incel. «L'hypergamie» est un symptôme de la monogamie, pas sa transgression. On pourra en reparler.
Les gars qui ont pas encore développé d'idéologie ultraconservatrice mais qui ressentent des frustrations apparentées à celles des incels ne vont pas basculer si on s'adresse à eux comme du monde. Mais on est en train de tout gâcher.