---=== La Balance - Acte I : 1979 ===---
- Alors, mon petit, quel âge as-tu ?
- … hui… huit ans…
- Monte sur la balance.
Ah ! Vous noterez l’obésité gynoïde chez ce jeune patient, qui lui confère un bassin et des cuisses hors norme, regardez bien, on n’en voit pas si souvent.
C’est vraiment à cet instant, alors que le mandarin palpait mes cuisses en s’adressant à un aréopage d’internes dans cette chambre décrépie de l’Hôtel-Dieu, que je ressentis pour la première fois ce que pouvait éprouver un animal de foire.
Il poursuivit, toujours parlant de moi à la troisième personne, comme si je n’étais pas présent dans la pièce :
- L’indication, ici, est un régime hypocalorique, hypoglucidique et hyposodique drastique.
Les internes, tous, opinèrent du sous-chef.
Je n’avais pas la moindre idée de la signification de ces mots en « ique », mais ils m’en inspiraient un autre qu'à mon âge, je connaissais : « panique ».
L’homme, à la stature très fine - était-ce pour montrer un hypothétique résultat futur - et dont la taille me paraissait démesurée, daigna enfin s’adresser à moi :
- Tu veux maigrir, n’est-ce pas, mon petit ?
Comme la réponse ne venait pas, mais comme j’étais hospitalisé dans le service d’endocrinologie et que j’étais donc là précisément pour cela, maigrir, il poursuivit :
- Tu ne veux pas pouvoir jouer comme les autres garçons de ton âge, courir, faire du vélo ?
C’était là, précisément, ce que je faisais depuis toujours ! Certes, j’étais « hors norme », mais jamais cela ne m’avait empêché en quoi que ce soit. Je restai donc figé alors que son regard fixait le mien. Il dut penser que j’étais impressionné, c’était le cas, mais j’étais aussi dubitatif, sentiment non perceptible.
Il asséna alors, pour en finir :
- Tu ne veux pas être en mauvaise santé plus tard, n’est-ce pas ? Tu ne veux tout de même pas vivre comme un malade toute ta vie !
- N… non, monsieur…
- Ah ! Donc tu es d’accord pour faire un régime ?
- Ou… oui, monsieur…
- Bien !
(S’adressant aux internes) Vous voyez, il ne faut pas laisser le patient dans le doute : il n’y a qu’une seule solution, il doit l’admettre ; il l’admet et l’accepte.
Je ne sais comment cet échange si compliqué est resté gravé dans ma mémoire si longtemps après ; sans doute était-il fondateur, et révélateur. De quoi, au juste ? A l’époque, je l’ignorais ; je m’en apercevrais bien assez tôt…