---=== Quitter Grenoble ===---

En ce début d'après-midi du 25 avril 1998, une Fiat Punto gris/violet tourna à gauche à l'angle des rues Henri Bergson et de Stalingrad, rejoignit le Bd Foch, poursuivit sur Joseph Vallier puis, quittant définitivement Grenoble, s'engagea sur l'autoroute. Deux adultes, dans leurs mid-twenties, étaient assis à l'avant cependant qu'à l'arrière, une petite chienne tibétaine au pelage poivre et sel regardait partout, la langue légèrement pendante, pour autant que le fourbi qui l'entourait le lui permettait (il y avait là, pêle-mêle, un ficus à tronc tressé, à la mode, quelques cartons remplis de bouquins et de papiers importants, un vieux PC à écran cathodique, des valises, sacs à dos, chaussures de rando - qui ne servirent plus qu'épisodiquement - et une table basse en rotin).

Alors que la petite voiture quitta les rives du Drac pour aborder celles de l'Isère, et dépassa le plateau de Sornin à gauche, côté Vercors, et le Néron, côté Chartreuse, ses occupants humains bornèrent leurs regards sur l'asphalte, s'interdisant de regarder derrière. C'eût été trop cruel : ils auraient alors revu leurs montagnes chéries, celles des randos à la journée, où ils s'étaient aimés et qu'ils aimaient tout autant.

C'en était fini du chômage et de la galère relative : l'un avait trouvé un contrat à durée déterminée dans la Capitale ; quelle folie de déménager juste pour ça !

C'était la fin, pour moi, de mon engagement urbanistique. La fin de l'utopie et, sans doute, d'une naïveté sincère, aussi. L'utopie de croire que l'habitus de la forme urbaine pouvait améliorer la vie en une sorte de conjonction entre cet habitus bourdieusien et l'habitat. Quelle erreur.

Mais plus que l'habitat, c'étaient les déplacements urbains qui m'animaient. J'avais été la "petite main", la cheville ouvrière du "Contrat de Déplacements 1997-2001" de la communauté d'agglomération grenobloise, future "La Métro", contrat qui préfigura le PDU, Plan de Déplacements Urbains.

C'était fascinant : je faisais le tour des communes de l'agglomération, j'étais reçu d'abord par les services techniques, puis par les maires - je me souviens encore de mes entretiens avec Marc Baïetto, à Eybens, et Gilbert Biessy, à Échirolles ; ceux qui les ont connus "savent" 😄 - à qui je présentais des "idées saugrenues", telles que des raccordements cyclables pour sécuriser les nœuds de circulation dangereux, des premières pistes en site propre, ou encore des parkings à aménager aux extrémités des lignes de tram existantes et futures, les "parcs-relais", comme l'équipe "déplacements" de l'Agence d'Urbanisme, dont je faisais partie, les appelait. Il s'agissait de convaincre chacun, dans sa commune, à accepter ce flot de projets trans-communaux sans y faire obstacle. C'était passionnant, et formateur pour le jeune que j'étais. J'avais l'impression d'être un des lutins qui façonnaient la ville, pendant que la population y vivait, et pour qu'elle y vive mieux.

Quitter un tel poste de chargé d'études, c'était une autre raison pour, ce 25 avril 1998, ne pas regarder en arrière. Ne pas aviser une dernière fois Belledonne, la Chartreuse et le Vercors qui, ce jour-là, n'était pas masqué.

A Paris, j'embrassai une carrière de scribe - je l'ignorais alors - dans un monde qui m'était inconnu : celui de l'entreprenariat privé, le rémora des requins du Grand Capital. Ces requins, j'eus à les fréquenter de près, toujours comme "petite main". Certains me considérèrent vraiment, se souvenant de moi, voire me demandant expressément ; pour d'autres, je fus un laquais anonyme et interchangeable. J'appréciai les premiers, que je vis opérer de grandes manœuvres en ayant le souci de leurs légions de collaborateurs ; j'acceptai l'attitude des seconds, dont j'observai la perfidie, le vice et la toxicité qu'ils insufflaient dans toutes les organisations qui dépendaient d'eux.

La vie s'écoula ; ne supportant pas le microcosme parisien, d'autant plus en vivant dans la grande banlieue, nous saisirent, avec mon épouse, la première occasion de revenir le plus près possible de nos montagnes mais, malgré tout, trop loin.

Arrivèrent nos enfants, particuliers. L'autisme du cadet, qui, lorsqu'il fut diagnostiqué, nous lança du haut d'un bateau dans un océan, seuls, sans savoir quelle direction prendre. Décider de garder la maîtrise de ses prises en charge. Décider que je travaillerais pendant que mon épouse s'en occuperait, parce que je gagnais un peu plus. Treize années à plein régime, qui engloutirent tout : vie sociale, loisirs, projets, santé... Et engagements.

Oui : parfois, l'engagement est un luxe. Il faut pouvoir se le permettre même s'il ne coûte rien, ou peu. J'ai une nostalgie de mes vingt-cinq ans, ce temps de l'engagement pur, altruiste, si naïf.

Les années m'ont bien "déniaisé". Notre couple est resté soudé. Notre fils aîné, qui était notre fille mais elle et nous l'ignorions encore, est une militante. Son frère, lui, aura la vie qu'il veut : sa vie.

On a réussi.