---=== Le Premier Autiste – Une triade ===---
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Une douce lumière nimbait la colline en ce jour de décembre 2007. Une lumière d’après la neige qui, déjà, commençait à fondre sous les rayons du soleil, diffusant dans l’atmosphère une légère brume cotonneuse qui gommait les cheminées fumantes des immeubles au-dessus des toits blancs.
C’était le spectacle qui s’offrait à la fenêtre de cette salle d’accouchement de l’hôpital, au 3ème étage, laquelle était ainsi baignée d’une clarté enveloppante. Sur le moment, le futur papa eût l’impression d’être le seul à la remarquer mais, plus tard, son épouse, qui mit au monde leur second enfant, l’évoqua elle aussi. Et même les sage-femmes, qui, faisant des allers-retours entre les parturientes de l’étage, s’arrêtaient dans la pièce un petit instant supplémentaire car "on ressent du bonheur ici".
Il vint au monde à midi, pendant que son grand-frère devait être à la cantine de l’école, de l’autre côté de la rue, maugréant sans doute car c’était une première depuis longtemps ; depuis que maman était restée à la maison pour "fabriquer son petit-frère".
C’était le second mais, ses parents l’ignoraient à cet instant, ce serait aussi leur premier.
La lumière était-elle si belle, ce jour de décembre 1951, à Forest, Mississippi, charmante bourgade de 3 000 âmes où Franz Polgar, psychologue, devin et hypnotiseur d’origine hongroise, devait se produire ? Comme il se faisait appeler "Docteur", qu’il était apparu dans le magazine Life et qu’il affirmait avoir été l’hypnotiseur médical de Sigmund Freud, il fut l’invité personnel de l’un des couples les plus aisés de la ville.
Depuis des années, son numéro hypnotisait le public des petites et grandes villes américaines. Mais ce soir-là, ce fut à son tour d'être ébloui, lorsqu'il rencontra le fils aîné, Donald, alors âgé de 18 ans.
Bizarrement distant, peu intéressé par la conversation et maladroit dans ses mouvements, Donald possédait néanmoins quelques facultés avancées, comme une capacité sans faille à nommer les notes de musique jouées sur un piano et un génie pour multiplier les nombres mentalement. Polgar lui lança ainsi "87 fois 23" et Donald, les yeux fermés et sans la moindre hésitation, répondit correctement "2 001".
Et effectivement, Donald était une sorte de légende locale. Même les habitants des villes voisines avaient entendu parler de l'adolescent de Forest qui avait calculé le nombre de briques de la façade du lycée – le bâtiment même dans lequel Polgar se produisit – d’un simple coup d'œil.
Polgar présenta son spectacle puis, après avoir tiré sa révérence, proposa à ses hôtes d'emmener Donald avec lui en tournée et de lui consacrer une partie de son spectacle.
Les parents du jeune homme refusèrent. Les choses allaient maintenant bien pour lui qui avait connu un début de vie difficile. Il ne pouvait pas tout laisser tomber pour se lancer dans le show-business, surtout qu'il avait l'université en ligne de mire. Mais il y avait aussi l'indignité pure et simple de ce que Polgar proposait. La bizarrerie de Donald, ses parents ne pouvaient l'obérer ; ils pouvaient l'empêcher, et ils l'empêcheraient. L'offre fut ainsi poliment mais fermement déclinée.
Ce que l'omniscient mentaliste ignorait, c'est que Donald occupait déjà une place dans l'histoire. Ses dons et déficits inhabituels avaient été remarqués en dehors du Mississippi, et consignés dans un compte rendu destiné à être traduit et diffusé dans le monde entier, rendant son nom bien plus connu, avec le temps, que celui de Polgar.
Son prénom, en tout cas.
Car Donald fut le premier enfant diagnostiqué autiste. Identifié dans les annales de l'autisme comme le "cas 1... Donald T.", il fut le premier sujet décrit dans le fameux article médical du Docteur Leo Kanner, en 1943, qui annonçait la découverte d'une maladie différente de "tout ce qui avait été rapporté jusqu'à présent", l'affection neurologique complexe que l'on appelle aujourd'hui un trouble du spectre autistique (TSA). À l'époque, elle était considérée comme extrêmement rare, limitée à Donald et à dix autres enfants.
Il y a toujours eu des théories sur la ou les causes de l'autisme. L'on sait maintenant qu'il s'agit d'un trouble neurodéveloppemental et non d'une maladie psychiatrique causée par des mères "réfrigérateurs" face auxquelles leur enfant se retirerait du monde qui l’entoure pour rester dans une bulle protectrice. Et les grandes lignes de ce qui constitue l'autisme – la "triade autistique" – ne sont plus guère contestées : altération des interactions sociales réciproques ; altération de la communication ; intérêts restreints et comportements stéréotypés. Avec d’innombrables nuances. Ces symptômes correspondent toujours remarquablement à ceux d'un certain "Donald T. ", examiné pour la première fois à l'université Johns Hopkins, à Baltimore, dans les années 1930.
Son nom complet est Donald Gray Triplett. Il est décédé à Forest, Mississippi, le 15 juin 2023, dans sa 90ème année.