Post #3463902
2026-06-24 17:23 UTC
La France vue par une suissesse c'est super étrange. Des paysages naturels sublimes, de l'architecture et du patrimoine merveilleux, des villes fantôme, de l'abandon, de la décrépitude.
Au centre du village il y a ce vieux bâtiment industriel en brique rouge avec une galerie en bois sculptée magnifique, et dès qu'on s'approche on voit la peinture qui s'écaille, les locaux murés, les linteaux refaits viteuf avec du béton coulé, les canettes de bière qui s'entassent à côté du verre pété des carreaux sous les arches, ce qui reste debout sert de local à bordel à la commune.
Le camping est un vestige des années 70; chiottes turques et douche en catelles brunes, tu réserves en remplissant une petite fiche, tu te poses où tu veux, tu restes le temps que tu veux. Certains bungalos sont habités à l'année, sûrement pour pas très cher. Tu payes ta nuit une thune, on voit qu'il est pas super fréquenté. Qu'ils sont contents que tu passes dans le coin. Y a des écrevisses dans la charmante petite rivière qui traverse le village en longeant le camping, au lit aussi rouge que les briques du vieux bâtiment industriel.
Une baraque sur trois est aveugle faute de résident. Il y a une source d'eau naturellement pétillante, dans les années 20 une usine l'exploitait pour faire de la limonade, et puis l'usine a fermé, et puis la commune a créé une fontaine en libre service pour les résidents, et puis la commune a plombé la fontaine, et maintenant l'usine n'est plus qu'une magnifique façade de bâtiment industriel désuet qui abrite un petit pré inusité dans son enceinte, et l'eau de source s'écoule d'un tuyau rouillé dans une évacuation au sol. Elle est délicieuse, si t'as pas peur de la rouille.
Pourtant ils l'aiment, leur village. Les maisons encore habitées sont adorables. La moindre ruelle est fleurie avec goût par la commune. Pourtant il est placé sur le passage d'un GR, le petit village. Pourtant il est placé en plein cœur d'un écrin de verdure foisonnant de merveilles à explorer et découvrir. C'est un crève-cœur, ces désertions. Y a juste pas le pognon, y a juste pas les résidents. Y a sûrement pas de job. Je le quitte en me disant que sûrement, quand les plus âgés vont mourir, les jeunes vont partir à la ville, et il se transformera en village fantôme. Je le quitte en me disant que tellement de problèmes seraient résolus en le revitalisant, ce petit village. Lui et tous ses semblables.
J'ai habité en France, pourtant, mais il faut croire que mon coin que je considérais mal desservi l'était plutôt bien. Ca me choque, ces centres commerciaux qui sont le seul pourvoyeur en bouffe pour la quinzaine de villes et villages à 20-30km à la ronde, ces panneaux pour tel ou tel service à seulement 25 minutes de route en bagnole, ces interminables parkings désormais affublé d'un petit garage à vélo de 5m3, ces si longues routes à 90kmh sans piste cyclable, ou alors si mal protégées.
Tout à coup je comprends pourquoi tu râles au sujet de la mobilité, Masto, et je prends conscience de l'ampleur de la culture de la voiture, de combien l'horizon est bouché pour tous ces habitants qui en dépendent tellement fort pour subsister, pour tout.
Je repense à ce copain Tourangeau obligé par le chômage d'accepter un job au centre de Paris. Et encore, lui, il avait ni femme ni enfant, mais imagine te faire déraciner comme ça, ou te farcir 5 ou 6 heures de trajet tous les jours, parce que ta femme doit bosser aussi et elle a été affectée de l'autre côté, et au milieu il y a le gamin à l'école.
Tout ça est impensable ici. Presque tout. On ne laisse pas le patrimoine se perdre. On exploiterait cette source naturelle. Nestlé aurait trouvé un truc à en faire, je sais pas si c'est mieux. L'urbanisation, la désertion des villages est un vrai truc ici aussi, bien sûr, mais le moindre petit bled paumé est au moins correctement desservi, et y a toujours moyen de faire ses courses pas trop loin, toujours moyen de choisir une alternative verte si on en a envie.
Ces villages fantômes aux murs borgnes qui me hantent à chaque fois sont dans notre imaginaire un relicat d'un far-west un peu romantisé, pas quelque chose que nous imaginerions exister juste à côté, dans un pays du monde "développé".
Comme j'aimerais qu'on puisse conserver le charme désuet de ce camping des années 70, sa confidentialité et sa bonhommie, sans avoir à y sacrifier la santé économique de toute une région. Comme j'aimerais que nous sachions jouir de ces exceptionnels patrimoines naturels sans les détruire, en localisant et mutualisant l'exploitation de la source, de l'ancienne usine, du bâtiment industriel et de sa magnifique arcade.
J'ai pas pu profiter du sublime paysage parce qu'il faisait putain de 38° la journée et qu'incapable de faire trois pas par cette chaleur j'ai dû me résoudre à plier bagages une fois ma mission remplie. Mais promis juré, je reviendrai cet automne quand il fera plus frais, planter ma tente dans le camping désuet et explorer les monts du Livradois-Forez.
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